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Pour une Recherche Impliquée

Tribune publiée dans Le Monde

 

Nous, membres et soutiens du collectif EffiSciences, prenons un engagement : revoir nos priorités dans le choix de nos sujets de recherche, en alignant notre pratique scientifique sur les enjeux impérieux de ce siècle.

⚠️ Les sciences ne se montrent pas à la hauteur

Malgré de considérables avancées, l’état du monde actuel reste tragique par de nombreux aspects : populations vivant dans un dénuement extrême, fléau des maladies infectieuses, fossé des inégalités, destruction des écosystèmes. Dans les années à venir, l’intégrité même de nos sociétés est menacée par l’émergence de crises globales – climatiques, géopolitiques, technologiques – qui mettent en péril le potentiel formidable que nous pourrions transmettre aux générations futures. Si ces menaces ne sont pas examinées au cœur du débat public, nous en subirons les conséquences de plein fouet. 

Les causes majeures qui maintiennent ce statu quo délétère se trouvent bien souvent dans le champ d’action politique. Les sciences ne peuvent apporter que des réponses partielles, mais, dans un monde de plus en plus changeant et incertain, elles gardent un rôle essentiel. En science aussi, l'inaction n'est pas sans conséquence. Un récent rapport de Digital Science pointe que seulement 10 % de la littérature scientifique mondiale est liée à au moins un des 17 Objectifs de développement durable adoptés par l’ONU. Ces objectifs, bien qu’imparfaits et critiquables, regroupent une grande palette des plus importants enjeux contemporains à l’échéance 2030 (sécurité alimentaire, énergies durables, égalité de genre, préservation des écosystèmes…), et la trajectoire actuelle s'annonce très loin du compte. 

Par ailleurs, les dernières années nous ont brutalement rappelé que des crises majeures pouvaient surgir sans prévenir, et que nos sociétés n'étaient pas préparées à y faire face. Une pandémie nous frappe et met au jour une déficience dramatique en matière de prévention pandémique ainsi que notre incapacité à véritablement apprendre de nos erreurs. L’invasion russe en Ukraine fait ressurgir la menace nucléaire et met en exergue l’utilité des travaux en sciences politiques ou en sociologie pour éclairer la prise de décision institutionnelle en situation d’urgence. Quid des nombreux autres risques catastrophiques dont nous peinons à réaliser l’ampleur et qui restent trop peu étudiés ? Empêcherons-nous les bactéries résistantes aux antibiotiques de devenir la première cause de mortalité mondiale d’ici une génération ? Laisserons-nous encore longtemps les réseaux sociaux et leurs algorithmes d’intelligence artificielle manipuler notre attention en détériorant sciemment notre santé mentale ?

✊ Nous avons une marge d’action, utilisons-la

Si nous n’arrivons pas à nous hisser à la hauteur de ces enjeux, c’est sans doute que le système scientifique international actuel n’est pas adapté pour y répondre. L’International Science Council note que si ce système excelle à produire des connaissances ciblées, ces dernières sont fragmentaires et souvent déconnectées des besoins de la société. Leur rapport alerte également : “trop souvent, la science soutient la reproduction des systèmes et des modes de fonctionnement existants, renforçant ainsi les formes de pouvoir social, économique et politique existantes”. Une refonte majeure serait nécessaire, et il faut le faire entendre, mais beaucoup n’ont pas attendu cela pour agir. Ainsi, plusieurs scientifiques s’engagent à privilégier des voies de publication en accès ouvert ; d’autres, en intelligence artificielle, refusent de prendre part à la dangereuse course actuelle à la performance et choisissent de déployer leur énergie à les rendre plus bénéfiques.

 

Cet appel ne s’adresse pas aux personnes qui voient leurs marges d’action étouffées sous les contraintes. Pour une part importante d’entre nous, nous avons cependant le pouvoir de décider, au moins en partie, des sujets que nous souhaitons explorer au cours de notre carrière. Continuons à défendre l’étendard des libertés académiques, et par là même, la capacité d’en disposer à bon escient.

La curiosité est une puissante source de motivation,
mais elle ne doit pas être notre seule boussole.

Les contraintes qui pèsent sur la recherche sont nombreuses. Le publish-or-perish, la compétition permanente, l’énergie inouïe dépensée pour obtenir des financements, la pression sur les jeunes chercheurs et chercheuses, l’appel incessant aux innovations court-termistes. Le développement d’une recherche responsable devra s’accompagner d’investissements sérieux, nous donnant les moyens de mener une recherche de qualité, systémique, ouverte et transformatrice.

🎯 Notre démarche pour une recherche impliquée

Cette démarche, loin de l’opposition ici peu pertinente entre recherche fondamentale et appliquée, ouvre la voie de la recherche impliquée :

  1. partir de problèmes prioritaires soulevés au sein de la société ;

  2. trouver les voies de recherche les plus à même de progresser sur des questions négligées ;

  3. s’engager directement dans ces voies, ou bien fournir aux spécialistes de ces domaines les connaissances et outils qui leur manquent pour progresser.

Ainsi, la communauté mathématique peut mettre à profit sa connaissance des systèmes complexes pour améliorer les modèles avec lesquels les climatologues anticipent l’ampleur des sécheresses à venir, ce qui sert ensuite aux agronomes pour mettre au point des variétés résistantes. De même, des géographes et sociologues peuvent se saisir de ces travaux pour identifier à l’avance les populations vulnérables et des politiques d’adaptation efficaces. La recherche impliquée est suffisamment riche pour que toutes les disciplines puissent y participer et que la recherche fondamentale y trouve une place essentielle. Mais elle n’est toutefois pas assez vaste pour tomber par hasard sur des axes de recherche pertinents sans démarche proactive de notre part.

 

La beauté des sciences est parfois de n’avoir d’autre but que de chercher à saisir la réalité qui nous entoure. Nous sommes sensibles à cet idéal, mais rien ne le condamnerait plus qu’un monde qui a échoué à surmonter les problèmes dont nous parlons. Que restera-t-il du vivant à étudier si nous n’avons rien fait pour l’empêcher de s’effondrer ? Pourra-t-on encore monter de grands projets scientifiques internationaux dans un monde où les conflits climatiques et technologiques seront omniprésents ? Qui acceptera encore de financer de minutieuses investigations sur les sociétés humaines passées et actuelles, si même l’accès aux besoins de base était compromis ? Qui percera les grands mystères de l’univers si l’humanité venait à s’éteindre prématurément ?

🧭 Une boussole citoyenne pour nous fixer un cap

Nous avons une double responsabilité : tout d’abord envers l'ensemble des êtres, actuels et futurs, qui seront impactés par les conséquences de nos travaux, mais aussi envers l'intégralité de la société. La Convention citoyenne pour le climat a déjà envoyé un signal très fort, en montrant que le changement climatique est un enjeu essentiel pour lequel nous sommes collectivement prêts à engager des efforts considérables. De même, il serait crucial que des délibérations se tiennent sur d'autres questions, telles que la prise en considération du bien-être animal, ou encore la place à donner au futur lointain dans nos prises de décisions actuelles. Autant d’orientations qui, guidées par cette boussole citoyenne, influenceront la sélection des questions de recherche les plus urgentes à résoudre, et dont tout le monde peut s’emparer.

Quelles que soient les priorités mises à l’agenda d’une recherche impliquée, il nous faut être au rendez-vous. De nombreuses organisations (l’International science council, Effective thesis, etc.) se positionnent déjà sur ce sujet et nous-mêmes avons lancé un collectif, EffiSciences, pour regrouper leurs travaux et promouvoir une recherche impliquée.

🔥 Un choix décisif

Rejoindre une grande école est une chance, et nous en sommes profondément reconnaissants et reconnaissantes. Face à des choix décisifs pour la suite de notre carrière, il est temps que cette reconnaissance se traduise en un engagement concret. Nous ne pouvons pas seulement avancer au gré de nos envies tout en ignorant notre impact. Nous ne pouvons pas non plus repousser à l’aveugle les frontières de la connaissance en comptant sur d’hypothétiques retombées positives.

Si nous voulons démultiplier le potentiel bénéfique de nos recherches, nous devons viser des objectifs plus ambitieux puis tout mettre en œuvre pour les réaliser.

Nous pensons être nombreux et nombreuses à partager ce projet. Nous encourageons donc toute personne qui se reconnaît dans cette tribune à intégrer cette démarche de recherche impliquée dans ses propres pratiques.

[2] 6ème Rapport d’évaluation du GIEC, Groupe de travail III, 2022. https://report.ipcc.ch/ar6wg3/

[6] Le Monde. Facebook files

[7] International Science Council, 2021. Unleashing Science: Delivering Missions for Sustainability

[8] Peer Community In, PCI Manifesto

[11] International Science Council, 2021. A Synthesis of Research Gaps

[12]  Effective Thesis. https://effectivethesis.org

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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